La Cloche
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Sans-abri mais pas sans droit !

Nous sommes allés à la rencontre de Florine Siganos et Manuel Domergue travaillant à Fondation Abbé Pierre (FAP) et de Sophie, bénévole au Secours Catholique pour les interroger sur la déclaration des droits des personnes sans abri. Cette interview croise les regards de professionnels ayant participé à l’élaboration de la déclaration, ainsi que d’une femme qui a connu la rue et qui rappelle que les droits citoyens sont souvent négligés quand une personne est à la rue.

 

“Ce n’est pas parce qu’une personne n’a pas de logement, qu’elle a moins de droits que les autres”. Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé Pierre.

 

La déclaration est composée de 14 articles tirés de la déclaration des droits de l’Homme et du droit français et a été rédigé par la FAP, FEANTSA France* dans le cadre du Housing Right Watch*. Mais concrètement, ça veut dire avoir des droits quand on n'a pas de domicile ? Et comment en tant que citoyens pouvons-nous contribuer à améliorer les droits de tous? Découvrez les réponses de nos trois invités 👇   

*FEANTSA : Fédération européenne des organisations nationales travaillant avec les sans-abri

*Housing Right Watch : Réseau européen engagé à promouvoir le logement pour tous

 

Déclaration des droits des personnes sans abri
Qui êtes-vous et en quoi consiste votre travail?

Manuel​ : Je suis directeur des études de la FAP depuis 5 ans. Je m’occupe du service des études de la FAP qui est amené à rédiger le​ Rapport sur le mal logement​, de faire du plaidoyer auprès des responsables politiques et des médias.

Florine​ :​ Je suis chargée de mission à la FAP depuis 6 ans. C’est-à-dire que nous soutenons les associations qui agissent sur le terrain dans la lutte contre le mal logement comme les accueils de jour, dans l’accompagnement social des personnes (l’accès au sport, la culture, la citoyenneté...) ainsi que d’autres associations, de façon plus ponctuelle, qui proposent des projets très innovants.

Sophie​:​ Moi je suis bénévole au secours catholique, j’ai vécu 20 ans à la rue et au jour d’aujourd’hui je suis en pension de famille.

 

Quel est votre lien avec la Déclaration des droits des personnes sans abri ?

Manuel​ : Cette déclaration a été rédigé par la FAP et la FEANTSA, fondation européenne, pour mettre à l’écrit les droits qui sont déjà les droits des personnes à la rue. Ce ne sont pas des droits que nous avons inventés : ​nous avons travaillé à partir des droits de tout le monde, pour voir ceux qui concernaient plus particulièrement les personnes à la rue.

Sophie​ : ​Je la découvre pendant cette interview, je ne connaissais pas avant que l'on se rencontre pour en parler.

 

 

Sophie
Sophie interviewée à la Fabrique de la Solidarité à Paris.

 

Des personnes sans abri ont-elles participé à l'élaboration de la déclaration?

Florine​ : Il y a différents niveaux de participation : les personnes sans domicile ont été consultées, mais elles n’ont pas participé à la rédaction, parce qu’elle est très juridique ! Ce sont donc des juristes qui ont travaillé sur la rédaction.

 
Que pensez-vous de la déclaration ?

Sophie​ : La démarche de la déclaration est bonne, mais maintenant c’est à l’État de bouger. Par exemple, parlons du droit au logement, ce n’est pas respecté. J’ai fait un ​DALO*​ il y a un an, ils doivent me reloger avant le mois de février. Je ne me fais pas d’illusion, je sais très bien que sur Paris il n’y a pas de logements sociaux... Donc ça va être encore une grosse bataille avec l’État pour être relogée, parce que je vis dans un bâtiment insalubre et immense, c’est invivable...

*​DALO​ : Droit au logement opposable, les personnes mal logées peuvent faire valoir leur droit à un logement/ hébergement digne.

Manuel Domergue
Manuel Domergue devant la Déclaration

 

En quoi cette déclaration peut-elle contribuer à l'amélioration des conditions de vie des personnes sans abri?

Manuel​ : Il faut rappeler à tous nos interlocuteurs, aux pouvoir publics, aux associations, aux riverains, aux personnes elles-même qu’ils ont des droits et ce n’est pas parce qu’on n’a pas de logement qu’on a moins de droits que les autres. On s’aperçoit souvent que les habitants se comportent différemment avec les personnes sans abri, comme s’ils avaient moins de droits. Cette déclaration doit être affichée dans tous les espaces publics, et considérée comme une grille de lecture, pour que les acteurs venant en aide aux personnes à la rue et les personnes à la rue elles-mêmes fassent le point sur le respect de ces droits.

Florine ​: D’un point de vue politique, il faut réveiller les consciences pour que les associations et les citoyens se rejoignent et incitent les municipalités à respecter la déclaration à travers leurs votes. Les municipalités doivent faire appel aux associations pour faire respecter ces droits. Par exemple, si une personne sans domicile a des problèmes d’hygiène et veut fréquenter une bibliothèque mais que ça rend les usagers de la bibliothèque mal à l’aise, le rôle de l’association serait d’accompagner les personnes à des services d’hygiène. Elle pourra retourner à la bibliothèque et profiter de ses droits. Cela aura aussi un effet "boule de neige" dans les représentations sociales en valorisant l’inclusion des personnes sans domicile dans les lieux culturels.

Sophie​ : Ce n’est pas parce que tu es SDF que tu n’as pas le droit d’aller au cinéma, à la bibliothèque ou au musée. Ça doit être accessible à tous même à ceux qui n’ont pas de revenu. Pour ceux qui ont des revenus comme le RSA, les musées sont gratuits. Même moi avec l’allocation pour adulte handicapé, j’ai accès au musée et à la piscine gratuitement. ​Mais c’est ridicule, quand j’étais à la rue je n’avais le droit à rien, maintenant que j’ai un domicile j’ai le droit à tout.

 

Article 14 - La liberté d’expression culturelle et artistique : Toute personne sans abri a le droit d’accéder et de participer librement à la vie culturelle.

 

Comment s’impliquer autour de la déclaration à notre échelle de citoyen ?

Manuel​ ​: Il faut déjà en prendre connaissance et essayer de s’impliquer : en demandant auprès de ses élus locaux - “est-ce que ces droits sont bien respectés dans notre ville? Est-ce que vous pouvez participer à les faire connaître, les adopter officiellement, que la communauté s’engage à les faire respecter et pour en faire un suivi.”

Florine​ ​: Tout d’abord, il faut parler de la déclaration, la lire et faire changer les représentations. Un exemple sur le droit aux pratiques de survie : faire la fin des marchés est très mal vue, alors qu’on ne devrait pas en avoir une vision négative, les personnes sans domicile ont besoin de se nourrir, de se laver, d’avoir d’un logement. Ensuite, il faut promouvoir une relation humaine envers les personnes sans-abri. Les saluer, s’arrêter quand on le peut surtout si c’est une personne que l’on croise chaque jour pour aller au travail.

Sophie ​: Il faudrait que les gens de la rue la soutiennent et pas seulement les associations. Quand on fait les choses pour les personnes de la rue, ils ne participent pas. Je ne sais pas pourquoi, ça doit dépendre de la démarche.

 

🔔LES QUESTIONS CLOCHE 🔔

 

Pour vous, qu’est-ce qui Cloche dans le regard porté sur les personnes sans domicile ?

Manuel​ : Souvent, on tend à les rendre responsables de leur situation. On entend de plus en plus que les gens auraient des droits mais aussi des devoirs à respecter. Mais cette rhétorique fait que beaucoup de gens s’arrogent de juger les gens à la rue en se demandant ce qu’elles ont fait de mal, est-ce qu’elles méritent d’avoir accès à un logement alors que ce genre de question n’a pas lieu d’être. On devrait plutôt se demander où la société a-t-elle échoué, et ce qu’elle pourrait faire pour les aider et satisfaire leurs droits au logement qui est un droit inconditionnel. ​L’intérêt des droits est de montrer que c’est la collectivité locale qui a des devoirs envers ces personnes, cela permet de renverser le regard.

Florine​ : Ce qui Cloche en premier lieu, c’est​ le regard discriminant ​qui leur est porté, ​être à la rue est tellement banalisé​. Puis la multiplication des dispositifs pour répondre aux besoins des personnes : de la mise à l’abri, à l’hébergement d’urgence, au logement d’insertion, au logement accompagné pour ensuite arriver au logement de droit commun. Ce parcours en escalier use les personnes qui sont déjà elles-mêmes usées par leur parcours à la rue. Ce n’est pas productif, beaucoup de personnes décrochent. Il faut promouvoir le logement d’abord pour que les personnes accèdent directement à un logement mais avec un accompagnement, si nécessaire, pluridisciplinaire autour des personnes en fonction des problématiques qu’elles ont.

Sophie​ : Je vais vous donner un exemple de ce qui cloche. Quand je faisais la manche, il y avait un billet de 100 francs qui était tombé devant moi, je ne l’avais pas vu et un monsieur est passé, s’est baissé et l’a ramassé. Il l’a mis dans sa poche, m’a bien regardé, puis a continué son chemin. Je n'appelle pas ça de la solidarité. Puis il faut dire que maintenant, à la rue il y a de plus en plus de monde, donc faire la manche c’est de plus en plus compliqué. Je vois tous les copains qui font la manche, ils me le disent en plus avec les grèves, c’est même pas la peine. Les gens passent mais en vitesse.

 

Un conseil à donner aux personnes qui souhaitent résonner solidaire auprès des personnes sans domicile?

Manuel​ : Ce conseil ce serait d’être cohérent entre les actions quotidiennes qu’elles peuvent mener pour aider les personnes qui sont à la rue (adhérer à la Cloche, aider les personnes en leur parlant, leur donner des vêtements, des conseils, de l’argent) et puis en faire un critère dans leur vote pour les élections locales et nationales et dans leur engagement politique. Que la question de logement et de solidarité ne soit pas juste une question de comportement individuel mais une question proprement politique, qui soit placé au coeur du débat politique, notamment à l'approche des municipales.

Florine​ : Mon conseil est de ne pas avoir peur des personnes sans domicile ! Et de garder en tête que tout le monde peut faire quelque chose sans se substituer au travail des professionnels, des associations, des pouvoirs publics. ​Chacun a sa place et faire un petit geste est déjà important !

Sophie​ ​: Au moins qu’ils s’arrêtent leur parler. ​On n'est pas des gilets jaunes, on est des gilets invisibles​. Il ne faut pas avoir peur. Sans forcément donner quelque chose, juste un sourire, un regard.

Merci à Florine Siganos, Manuel Domergue et Sophie pour avoir pris le temps de nous rencontrer et de répondre à nos questions ! 

Photo Déclaration affichée dans les locaux

 

Si ça vous donne envie d'agir vous pouvez :

Télécharger la déclaration et la coller près de chez vous (ici)

Découvrir les actions de la Cloche dans votre ville et nous rejoindre ! (ici)

 

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