La Cloche
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Loisirs pour tous !

Si manger ou se laver sont des actes aussi vitaux que compliqués quand on est à la rue, cela ne représente qu’une partie des préoccupations...

« Je n’avais pas dansé depuis quinze ans » nous disait Noureddine lors d’une soirée du Carillon. Danser - acte de liberté ultime - serait donc un luxe ?

Si manger ou se laver sont des actes aussi vitaux que compliqués quand on est à la rue, cela ne représente qu’une partie des préoccupations. Une fois ces tâches accomplies, il s’agit maintenant de vivre, de vivre vraiment. Et c’est là un nouveau parcours du combattant. Comment jouer au foot quand on ne possède pas pas de baskets, comment aller au musée quand on traîne 20 kilos de bagages, comment suivre la série du moment quand on n’a pas de chez soi ? Autant de loisirs qui sont bien plus que des occupations mais de réels vecteurs de lien social, de sentiment d’appartenance et aussi d’évasion. Alors on s’organise, on s’échange les plans, les bonnes adresses... Tout est bon pour passer un bon moment et pour ne pas oublier à quel point ça fait du bien de danser, chanter, se marrer en somme.

Les loisirs, un besoin secondaire ?

« Lorsqu’on est à la rue, je pense que l’on a d’autres préoccupations que les loisirs, non ? » s’interrogeait une habitante... Les personnes sans domicile que nous avons interrogés à ce sujet garde un avis mitigé. « Les loisirs sont un besoin vital, à quoi bon vivre si on n’a pas l’occasion de s’amuser ? La vie ce n’est pas seulement manger et dormir. L’être humain ne peut se contenter de cela » explique Raouf, à la rue depuis des années, toujours partant pour une partie de pétanque. Pourtant, pour Charly, « les loisirs, ça vient après, si on a le temps, les moyens, l'énergie. C’est un luxe. »

« La vie ce n’est pas seulement manger et dormir. » — Raouf

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Habitants avec et sans domicile ont pu s'amuser lors du lancement du Carillon dans le 9ème arrondissement

Dans un autre registre, Djamel, toujours un polar à la main, rappelle que la vie à la rue, c’est souffrir de la faim, du froid, mais c’est aussi souffrir de l’ennui. Qui dit ennui dit tentations et parfois dérives bien sûr : « Me plonger dans les bouquins m’a permis de transformer le négatif en positif, d’occuper mon esprit pour éviter les addictions. »

On le voit, les loisirs sont donc un moyen de s’évader et de s’intégrer à la société. Un vrai besoin, intrinsèque à l’homme, loin d'être un simple caprice. Et pourtant, pour certains d’entre nous, cela reste compliqué. La double peine en somme.

Pourquoi c’est compliqué ?

La question financière n’est pas l’unique cause d’éloignement des personnes sans domicile de la culture et des loisirs. Il y a le temps : « Du temps libre, on en a quand on est à la rue non ? » se questionne une commerçante du 19e arrondissement. Pas si sûr. Entre les démarches administratives (demande de RSA, demande de logement, accès au droit, etc.), la manche, les petits boulots ou le temps passé à trouver à manger et à se laver, il n’en reste plus tant que ça. Ajouter à cela le sentiment que l’on n’est pas légitime ou pas le bienvenu dans certains lieux culturels. Si parfois ce sentiment de rejet est légitime (certaines galeries ou musée imposent un code vestimentaire strict), il est aussi souvent imaginé. À noter que ce sentiment d'illégitimité face à certaines formes d’art touche aussi beaucoup de personnes qui ont un domicile...

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 Julia et Alice de la librairie solidaire La Régulière, Paris 18e

 

Certains commerçants l’ont bien compris :

« Nous avons rejoint le réseau solidaire Le Carillon parce que nous voulons que tout le monde se sente légitime et à l’aise dans notre librairie » expliquent les propriétaires de La Régulière dans le 18e arrondissement.

« Il y a l’auto-censure, le sentiment que l’on n’est pas légitime ou pas le bienvenu dans certains lieux culturels.»

Pas le droit d’être exigeant ?

« Je voyais ce SDF en bas de chez moi en train de lire. Un jour, j’ai été lui offrir un livre et là, sa réaction m’a laissé bouche bée : il m’a dit qu’il détestait cet auteur ! On en a ri, puis on a parlé littérature. J’aurais dû l’interroger avant de lui imposer ce don » confie Julien, un habitant du 13e arrondissement.

Et oui, ce n’est pas parce que l’on perd son logement que l’on perd ses goûts ! S’il existe des initiatives offrant l’accès à la culture, les personnes en situation précaires doivent souvent se contenter de ce qui leur est proposé : « Tu n’as pas le même choix que les autres, on t’impose une culture qui n’est pas du tout la tienne. On nous file des places de ciné mais on ne nous laisse pas le choix du film. On n’aurait donc pas le droit d’être exigeant ? » nous confie Charly.

Heureusement, de nombreuses assos, habitants et commerçants solidaires placent les envies et les goûts des personnes aidées au cœur de leurs actions. Et si au lieu de voir toujours ce qui nous différencie, on essayait de trouver nos ressemblances pour partager ensemble ces petits plaisirs de la vie ? S’asseoir sur un banc pour lire, jouer à la pétanque dans un parc ou visiter une expo gratuite, c’est toujours plus convivial quand c’est partagé !

Hiérarchiser les besoins, vraiment ?

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*Groupes de recherche Quart Monde, Université et Quart Monde Partenaire, Le Croisement des savoirs et des pratiques, Ivry-sur-Seine/Paris, Éd. de l’Atelier/Éd. Quart Monde, 2008

 

Sur le même thème, écoutez notre émission de Radio Bitume n°11, diffusée en live mardi 4 juin dans nos locaux.

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