La Cloche
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"Lettres Sans-abri" : la rue s'invite au théâtre

Un après-midi de novembre, nous avons rencontré Achille Jourdain dans les locaux de La Cloche Île-de-France. Ce comédien de 20 ans a monté il y a maintenant un an et demi ​Lettres sans abri,​ un spectacle qui rassemble les témoignages de personnes sans domicile qu’il a recueillis puis mis en scène. Forcément, nous avions beaucoup de questions à lui poser... Voici quelques extraits de notre conversation. Bonne lecture !

Lettre sans abri

LA PIÈCE


La Cloche : En quelques mots, ça parle de quoi ​Lettres sans abri​ ?

Achille Jourdain : ​Lettres Sans-Abri​, c’est une succession de monologues qui sont basés sur des faits réels, et remaniés en fiction. ​L’idée, c’était de mettre en lumière la situation malheureusement encore très méconnue des personnes sans-domicile, sans être dans le pathos.

J’ai rencontré une soixantaine de personnes sans domicile : je n’ai pas la prétention que ce spectacle est universel, mais en tout cas cela représente ces soixante personnes que j’ai rencontrées, dont des femmes. 40 % des personnes à la rue sont des femmes ! Ça me tenait à cœur d’​avoir la parité sur scène et dans les textes.

Je dis tout le temps : c’est la réalité. Donc, il y a des histoires qui sont très malheureuses, il y en a qui sont remplies d’espoir et de hargne... D’une ligne à l’autre la pièce prend un tournant différent. ​C’est à partir d’histoires vraies : c’est comme ça que je le définirais.

 

AUX ORIGINES

 

L.C : Qu’est-ce qui t’a donné cette idée ?

A.J. : L’idée vient en janvier 2018 : c’est la mise en application du plan Grand Froid. Dans les médias, on parle beaucoup des personnes dans le besoin comme des "invisibles". Or, j’habite à Paris, et des personnes invisibles entre guillemets, il y en a plein dans ma rue.... C’est là que ça m’a fait un électrochoc. Finalement, ​dire que ces personnes sont invisibles, c’est dire : “on ne les voit pas, donc pas besoin d’agir”. ​Je me suis dit, en défi personnel que j'allais les rencontrer, lesdits “invisibles”. Je tenais un carnet de bord, et une fois toutes ces rencontres faites, je me suis dit qu'il fallait en faire quelque chose”.

L.C. : Comment se sont passées ces rencontres ?

A.J. : Il y a des personnes avec qui je suis resté trois, quatre heures pour discuter. On me dit souvent : “tu avais un rôle de psychologue pour eux” — c’est entièrement faux. ​À la fin, le rôle s’inversait, c’était eux qui m’écoutaient. Ç’a été vraiment des liens qui se sont instaurés,​ et pas seulement un échange dans le but d’écrire, puisqu’à l’époque je n’avais aucun but si ce n’est de passer du temps avec ces personnes.

L.C. :​ ​Pourquoi as-tu choisi le théâtre ?

A.J. : Je pense que ​le théâtre apporte une proximité avec le public.​ Dans le premier théâtre, où on a joué pendant un mois et demi, il y avait 18 fauteuils : c'est le plus petit théâtre d'Europe. Je voulais que le public puisse ressentir ce que moi j’ai ressenti quand je les ai rencontrés.

Et le théâtre, c’est accepter de faire des fautes de français ou d’écorcher un mot, d’oublier son texte, que la lumière ne soit pas parfaite : ​l’imperfection et le côté instinctif du théâtre m’intéressaient.

 

Achille Jourdain

 

POURQUOI CETTE PIÈCE ?


L.C. : Que cherches-tu à provoquer chez le spectateur ?

A.J. : Je cherche à provoquer ​une prise de conscience, ​mais après je ne suis pas un dictateur : c’est-à-dire qu’on a le droit de ne pas être d’accord avec ce que je dis, au contraire. Ce qui est génial, c’est d’entendre les gens quand tu sors du théâtre qui en discutent, qui ne sont pas d’accord : ils vont aller boire un verre et ils ne sont toujours pas d’accord, "il faut agir comme-ci, comme-ça"... Et ​le Graal avec ce spectacle, c’est que les gens disent : “j’ai envie de m’engager” !

L.C. : Qu’en ont pensé les personnes sans domicile qui ont assisté au spectacle ?

A.J. : Bien souvent, on me dit que j’ai compris ce que c’était la rue — je n’ai pas cette prétention, j’ai compris à travers ces personnes... On me dit “ce qu’a vécu le deuxième personnage, je l’ai vécu, et le troisième aussi, parce que ça m’a fait penser à tel ami qui a connu ça..."

Avoir des personnes qui ont connu la rue dans le public ou qui la connaissent, c’est vraiment ce qui met une boule au ventre : et pourtant ça se passe toujours jusqu’à présent plutôt bien. ​C’est chouette d’avoir leur avis et un bon accueil, parce que ce sont les premiers concernés...

L.C. : Est-ce que ton expérience t’a aidé à briser certains clichés que tu avais toi-même sur le monde de la rue ?

A.J. : ​Non mais, j’avais trop de clichés ! J’avais peur, en fait. Et tous les clichés se sont cassés : ​il y a des gens qui ont notre âge, je n’en avais pas conscience ; je pensais pas qu’il y avait autant de femmes, de jeunes, je ne pensais pas qu’on pouvait se retrouver à la rue à cause d’un divorce, d’un viol, de plein de choses, et donc je n’ai plus du tout le même regard. Ça fait phrase très con, mais ce spectacle a changé ma vie, je ne vais plus dans la rue de la même manière...

 

ET ENFIN... LES QUESTIONS CLOCHE !

 

L.C. : Un cliché sur les personnes sans domicile que tu n’en peux plus d’entendre ?

A.J. : L’alcool ! J’ai jamais rencontré quelqu’un qui était alcoolisé, et pourtant c’est le truc qu’on me ressort à chaque fois. Les odeurs, les maladies, la violence... toute la série, j’en peux plus. J’en peux plus au théâtre surtout, où t’as toujours la comédie, le clochard qui arrive éméché au repas de Noël, et qui s’invite...​ Il y en a trop, il faudrait faire tout l’article sur les clichés !

L.C. : Un conseil ou une recommandation à donner aux personnes qui veulent résonner solidaire auprès des personnes sans domicile ?

A.J. : Je pense qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises actions. Déjà poser un regard, un sourire, il y a plein de gens qui vont aller s’asseoir deux secondes, discuter... En revanche, j'invite à se rapprocher des associations, surtout pour les gens qui n’osent pas y aller comme moi au début. ​Il n’y a pas de petite façon d’agir, et n’importe laquelle est la bienvenue.

 

INFOS PRATIQUES

- ​Lettres Sans-abri e​ st en tournée jusqu'en 2021, partout en France !
- Un livre à partir des textes du spectacle est sorti en septembre 2019.

Première image : © Nicolas Wissler

 

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