La Cloche
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Attachement, santé mentale et précarité: la psychologie et la rue

La semaine dernière s'est tenue une réunion du « Réseau Solidarité » à l’hôpital Saint-Anne dans le 14e arrondissement. Par le biais d’une conférence sur la psychologie des personnes sans domicile ou en situation de précarité, l’objectif était de permettre aux acteurs du 14e de partager leurs expériences et de mieux se connaître pour, à terme, mettre en place des actions communes (mise en place d’une bagagerie solidaire, élaboration d’un dépliant à destination de tous sur « comment venir en aide à une personne à la rue ? », etc.)

 

GHU Paris

La question de la santé mentale des publics en situation de précarité est relativement récente et son domaine d’action ainsi que ses limites sont encore flous. Les enjeux autour des addictions relèvent-ils de la santé mentale ? Qu’en est-il des violences conjugales ? De la dépression ? On ne connaît pas vraiment la réponse et une définition large des enjeux est susceptible d'attirer dans le champ d'intervention des publics extrêmement divers et nombreux… Tout dépend en réalité de ce que l’on considère comme la normalité en matière de santé mentale. Les contours de la « normalité » peuvent être assez subjectifs, car propres à chacun. Mais alors, concrètement, à quoi sert le traitement de la santé mentale ?

 

« On ne soigne que ce que l’on entend »

 

Lorsqu’on détecte un problème de santé mentale chez un patient, on le traite en fouillant dans son passé pour tenter de déterminer l’origine de ce mal. Cependant, de nombreux individus, comme certaines personnes sans domicile, ne sont pas conscients de souffrir de troubles relatifs à leur santé mentale. Ainsi, ils ne se présentent pas dans les différents lieux de soins et ne peuvent pas être pris en charge. En effet, en règle générale, on ne peut soigner que ce que l’on voit. La dimension politique se révèle finalement être l’une des clés de ce problème : en organisant différents projets à l’échelle locale, on peut créer du lien social, rencontrer ces personnes dans le besoin et les orienter vers les structures adaptées.

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Le nombre de Parisiens pris en charge par les services psychiatriques du GHU Paris
 

Le GHU Paris (groupement hospitalier universitaire) rassemble ainsi 170 lieux de soins au service de 2,2 millions de Parisiens. Sur les patients concernés, 95 % ne sont pas soignés en hôpital car l’hospitalisation en psychiatrie est un processus d’une grande violence morale, dont il est compliqué de s’extraire. À une hospitalisation, on privilégie ainsi des consultations en ambulatoire : au plus près de l’environnement du patient, quand il est question de sa prise en charge. Il peut s’agir d’une rencontre en extérieur, près des lieux de vie du patient, ou bien en présence de personnes de son entourage. Par la suite, les consultations sont épisodiques et rapides. Les médecins ciblent un point précis à traiter et se concentrent dessus durant toute la durée de la séance. La rapidité de ces entrevues est due à la forte demande : chaque semaine, ce sont 15 à 20 personnes supplémentaires qui ont recours aux services de soin. Ces personnes sont traitées et si elles le souhaitent, sont aidées en vue d’une réinsertion sociale et/ou professionnelle.

10 min

Le temps moyen d'une consultation, après prise en charge
 

La théorie de l’attachement

John Bowlby

 

 Développée par le psychiatre anglais John Bowlby, cette théorie permet de  mieux comprendre certaines réactions humaines, notamment lorsque l’on est à la rue. Chaque personne possède un système d’attachement, c’est-à-dire un système psychologique interpersonnel de réponse à la peur et au danger. Si ce système est "activé", la personne aura besoin de trouver une solution pour se rassurer et ainsi le "désactiver". Se rassurer, par exemple en demandant de l’aide à autrui, devient la priorité pour l’individu lorsque le système est "activé" : il en va de sa survie. Ce système d’attachement est présent chez chaque être humain, quelque soit son âge. Cependant, il est beaucoup moins sensible à l’âge adulte que chez les enfants et les personnes âgées. La question de la mobilisation des systèmes d'attachement pour favoriser la démarche de soins des personnes sans domicile est un enjeu clé.

 

« Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort »

 

Le système d’attachement d’un individu est très variable et dépend de certaines personnes : ses figures d’attachement. Une figure d’attachement doit être protectrice et sensible pour assurer la sécurité de la personne en situation de détresse dont elle est le repère. Une figure d’attachement qui répond bien aux besoins de l’enfant est dite « sécure ». Si ce n’est pas le cas, l’enfant peut alors développer des traumatismes psychologiques qui fragilisent sa santé mentale future. Par exemple, si un jeune vivant en foyer n’a pas connu de figure d’attachement, a développé des formes de peurs non soignées ou a connu la maltraitance, cela risque de l'impacter à long terme. Il aura alors tendance, s’il devient sans domicile, à préférer être dans la rue plutôt que dans un endroit clos avec d’autres personnes, tandis que d’autres, qui ont connu des figures d’attachement, vont plutôt considérer la rue comme un environnement hostile.

 

« Accepter qu’on a besoin des autres fait partie de l’autonomie »

 

Paradoxalement, l’autonomie c’est aussi être dépendant des autres. A la rue, une personne ne pourra pas être totalement indépendante : elle a besoin de l’aide d’autrui, de l’aide de figures d’attachement qu’elle aura trouvées. Parfois, ce paradoxe n’est pas compris, ou du moins pas assumé jusqu’au bout : il faut alors être particulièrement attentif aux demandes implicites. Pour une personne sans domicile, se placer devant l’entrée d’un hôpital, même sans rien demander, peut constituer un appel à l’aide.

 

« Qu’importe la médiation tant qu’elle crée du lien »
 

Enfin, dans la mesure où toute personne a besoin des autres, il est extrêmement important de construire du lien social. Il sera plus judicieux de donner 1€ à 100 reprises à la même personne plutôt que de donner 1€ à 100 personnes différentes. En effet, le don sera en réalité un prétexte au lien social, à une discussion et donc à la création, pour la personne en situation de précarité, d’une figure d’attachement.

Ainsi, qu’importe le moyen, pour lutter contre l’exclusion et les troubles de la santé mentale, il faut avant tout commencer par des figures d’attachement et du lien social. Et ces « figures d'attachement » doivent permettre, en cas de besoin, de faire le lien avec les structures de soins, soit en incitant à s'y rendre, soit par leur questionnement adressé aux personnes en situation de précarité.

Gabriel Joly,

étudiant à Sciences Po,

en stage au pôle Inclusion & Sensibilisation de La Cloche

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